Succès et dépôts de bilan : le paradoxe du handball espagnol

La chute du BM Atlético Madrid, en juillet dernier, a formé un vide dans le championnat espagnol. L’ex-Ciudad Real, plusieurs fois champion d’Espagne et seul véritable adversaire au FC Barcelone Intersport, a mis la clé sous la porte à cause d’un endettement trop lourd. Quelle est aujourd’hui la situation du handball espagnol ? Petit éclaircissement avec Ivan Saeta, de VAVEL Espagne.

Succès et dépôts de bilan : le paradoxe du handball espagnol
La grande affiche Barcelone-Alético n'est plus : les Colchoneros ont déposé le bilan en juillet.

Julen Aguinagalde et Xavier Barrachet sur le marché ! C’est sans doute ce qu’ont pensé les grands clubs européens lorsque le BM Atlético Madrid a déposé le bilan, le 9 juillet dernier. Séisme aussi retentissant que la chute de l’AG Copenhague, en 2012 (issu d’une fusion entre deux clubs danois, l’AG a été lâché par son mécène deux ans après sa naissance, et après une belle troisième place en Ligue des Champions ; c’est l’ancien club de Mikkel Hansen), car l’Europe du hand perd un nouveau poids lourd continental.

Et ce alors que Montpellier a récupéré l’ailier brésilien Felipe Borges du club espagnol de León en joker médical en cours de saison, bien que León fût encore engagé en Ligue des Champions : les Espagnols manquaient de liquidités. Barcelone semble en bonne santé avec le recrutement de Nikola Karabatic, et n’aura sans doute pas de concurrent pour le titre de la Liga ASOBAL. De quoi prédire une saison pourrie, les titres de champions du monde juniors et seniors ainsi que la force du Barça sur la scène européenne étant les arbres qui cachent la forêt. Mais ces genres de raisonnements ont un peu la forme de préjugés, alors vérifions : le hand espagnol est-il en crise ?

Nikola Karabatic nouveau joueur du Barça : à contre-courant de la vague de départs que subit la Liga ASOBAL (crédits : FC Barcelona.com).

L’endettement et le dépôt de bilan, choses courantes en Espagne

Il faut bien voir que le problème des dettes en Espagne ne concerne pas seulement le secteur du handball : par rapport aux trois premiers mois de 2012, le nombre d’entreprises à se déclarer en faillite dans les trois premiers mois de 2013 a augmenté de 10%, selon l’agence de notation Axesor. 2.564 dépôts de bilan au premier trimestre 2013, c‘est un record pour l’économie espagnole. Un triste record, dû à la baisse de la demande (le taux de chômage dépasse les 25%), et à la baisse du nombre de crédits octroyés par les banques. Et le sport est évidemment touché : si aucun grand club de football, le sport-roi en Espagne, n’a mis la clé sous la porte, beaucoup portent de lourdes dettes (on parle officiellement de 275 M€ de dettes pour le Valence CF), et des clubs de deuxième ou troisième divisions tirent la langue.

Le handball, moins populaire, est forcément moins aidé par les finances publiques que le football (voir l’exemple du Valence CF décrypté par Le Monde), et ne fait pas exception parmi les entreprises qui risquent de flancher. « Quasiment toutes les équipes de tous les sports en Espagne ont des dettes », affirme Ivan Saeta Marina, rédacteur en charge du handball sur VAVEL Espagne. Dès 2007, des clubs se sont retrouvés en difficultés financières : le BM Altea a par exemple disparu en 2008, tout comme le Teka Cantabria, champion d’Europe en 1994. La crise actuelle a fait tomber Portland San Antonio, champion d’Europe en 2001, et qui a renoncé à présenter une équipe en Liga ASOBAL en juin 2012 avant de couler définitivement en mars dernier.

L’Alético Madrid, club issu d’une fausse bonne idée

L’Atlético Madrid est donc le deuxième club d’envergure dans le handball espagnol à disparaître du paysage dans la crise actuelle. Chose étonnante à première vue : ancien Ciudad Real, le club est passé dans la sphère de l’Alético Madrid en 2011 afin d’être plus viable financièrement. L’Atlético est une valeur sûre dans le football espagnol, qui vient de terminer troisième de la Liga BBVA. « L’argent ne fait pas tout, rétorque Ivan Saeta. Ciudad Real avait des dettes, et avait besoin de rencontrer un partenaire important qu’elle n’a jamais rencontré. L’Atlético Madrid a acheté le club et l’a transféré dans la Capitale. » Au départ loin d’être idiote, l’idée ne fonctionne finalement pas.

L'équipe de Ciudad Real fêtant sa victoire en Copa del Rey en 2011. Avec de bons yeux, on voit Luc Abalo (debout, 4è en partant de la droite) et Didier Dinart (assis sur le podium, troisième en partant de la gauche).

« Ciudad Real était un club avec un important réseau de supporters qui remplissaient la Quijote Arena », explique Saeta. Une masse sociale qui cesse d’aller voir du handball, étant donné que Ciudad Real est située 200 km au sud de Madrid, de l’autre côté des Monts de Tolède. A Madrid, la mayonnaise ne prend pas. Le spécialiste espagnol du hand à VAVEL s’attendait à la fin de ce club : « les fans de handball savaient que, tôt ou tard, l’Atlético allait disparaître. Malheureusement, ils ont réalisé une grave erreur en rachetant le BM Ciudad Real. »

Le niveau de la Liga pas mauvais pour autant

Notre interlocuteur est formel et se répète : l’argent ne fait pas tout. « Un club doit pouvoir compter sur un important soutien venant autant des institutions que, surtout, des supporters pour avoir une économie plus ou moins saine. » Quand on lui parle de ce que fait Cesson-Rennes Métropole HB en France (appel aux supporters pour boucler le budget), Saeta cite l’exemple du BM Villa de Aranda, basé à Aranda de Duero (une ville de 33.000 habitants située 160 km au nord de Madrid), qui a fait la même chose pour survivre et qui est aujourd’hui un des clubs viables financièrement de la Liga ASOBAL, « un des exemples à suivre. » Quant aux joueurs, ils sont généralement payés dans les temps : leur salaire tourne autour de 5.000 € par mois, à peu de choses près comme en France.

Le fidèle public du BM Villa de Aranda, chaud bouillant semble-t-il.

Mais avec la chute d’un grand club et la fuite des cerveaux vers les championnats étrangers – comme Jakov Gojun (PSG), Xavier Barrachet (PSG, prêté à Saint-Raphaël), Julen Aguinagalde (Kielce) ou Ivano Balic (Wetzlar), tous anciens de l’Atlético Madrid – le championnat va-t-il perdre en intérêt ? Non, sûrement pas. « La Liga ASOBAL sera très intéressante cette année. C’est clair qu’aucune équipe n’est capable d’empêcher le FC Barcelone Intersport d’être champion, mais on ne peut pas savoir qui va descendre où qui va se qualifier pour la Ligue des Champions ou l’EHF. »

Le hand espagnol, comme le foot, le basket ou le tennis made in Spain, est « à la mode », dixit Saeta. Difficile de le contredire : championne du monde 2013 sur ses terres, championne du monde junior cet été, la Roja domine le handball international. Un autre problème risque néanmoins de subsister : le manque de visibilité de ce sport dans les médias espagnols. « Beaucoup de médias donnent plus d’importance à n’importe quelle information sur Cristiano Ronaldo ou Lionel Messi, qu’à la finale du Mondial où « los Hispanos » sont devenus champions du monde pour la deuxième fois de leur histoire. Le football est le sport roi dans ce pays, et ce sera difficile de changer ça. » Une affaire de paris illégaux pourrait peut-être inverser la tendance…