L’histoire d’un poissard

La saison cycliste terminée, Vavel en fait le bilan. Mardi dernier, nous vous parlions des brillantes perspectives d’avenir du cyclisme français. Cette semaine, focus sur une histoire un peu folle, celle d’un éternel poissard, celle de Robert Gesink.

L’histoire d’un poissard
L'histoire d'un poissard

On est le 15 avril 2014. Au cours d’une conférence de presse, Robert Gesink vient d’annoncer qu’il mettait sa carrière cycliste professionnelle entre parenthèses. La raison ? Un problème d’arythmie cardiaque qui nécessite une intervention chirurgicale. Un trouble cardiaque qui s’expliquerait par un stress trop important développé sur les grandes épreuves européennes depuis 2010 et la mort brutale de son père. Ses médecins lui ont assuré que ce stress n’était pas dangereux, mais Robert Gesink, gardant à l’esprit ses abandons sur le Giro 2013, Tirreno-Adriatico ou encore le Tour du Pays Basque cette année et après s’être concerté avec ses proches, a décidé de se faire opérer. Voici ses explications : «Au Tour du Pays Basque la semaine dernière, j'ai ressenti une douleur, courte mais intense au niveau du cœur. Cela n'est pas la première fois et cela m'a rendu anxieux. Plusieurs fois, j'ai souffert d'hyperventilation, mon cœur s'emballait. Je deviens anxieux quand cela arrive et cela joue sur mes performances sportives parce que j'ai peur que cela tourne mal».
Le 7 mai, on apprend que l’opération s’est déroulée avec succès. La reprise de l’entraînement est déjà d’actualité. Le coureur de l’équipe Belkin reprend la compétition le 3 août sur le Tour de Pologne (8ème) avec en ligne de mire le Tour d’Espagne.
Le 23 août, l’heure du grand départ de la Vuelta a sonné. Gesink est au rendez-vous. Très vite, on se rend compte qu’il est au niveau. Il est d’ailleurs rapidement considéré comme un outsider. Au soir de la troisième étape, il se classe 13ème du classement général. Etape après étape, l’Hollandais (presque volant) confirme ses bonnes dispositions. Assurément, Robert Gesink est de retour. La sixième étape lui permet même de rentrer dans les dix premiers, un rang qu’il ne quittera plus. Enfin presque. Gesink ne prendra pas le départ de la dix-huitième étape, préférant rejoindre sa femme, dont la grossesse subit des complications : « Elle a été opérée deux fois la semaine dernière. La situation ne s’est pas améliorée et elle est toujours à l’hôpital. Je veux quitter immédiatement la Vuelta pour être auprès de ma famille, qui a besoin de moi maintenant ». Il était 7ème du général à 6,43 minutes du maillot rouge, Alberto Contador. Débarrassé de ses soucis cardiaques, Gesink doit à présent faire face à un problème d’ordre privé. C’est ce qu’on appelle la poisse. Rien d’étonnant en somme puisque le natif de Varsseveld, petit village d’environ 6000 habitants situé dans la province du Gueldre au Pays-Bas, est reconnu comme l’un des coureurs les plus malchanceux du peloton.

Un éternel poissard

Deuxième du Tour de l’Avenir 2006, Robert Gesink intègre l’entité professionnelle de l’équipe Rabobank l’année suivante. A ce moment-là, l’équipe batave pense avoir déniché une perle, un coureur de grand talent. Les espoirs les plus fous sont permis lorsque l’on parle de ce jeune Néerlandais. Certains le considèrent comme le digne successeur de Michael Boogerd, ancien grand spécialiste des classiques ardennaises. Surtout, pour ses débuts au plus haut-niveau, le petit Robert impressionne. En 2007, il termine notamment meilleur jeune du Tour de Californie, 9ème de la Flèche Wallonne ou encore 2ème du Tour de Pologne. Un an plus tard, et ce à seulement 21 ans, il se permet de rivaliser avec les gros poissons du circuit sur Paris-Nice (4ème derrière Davide Rebellin, Rinaldo Nocentini et Yaroslav Popovych), la Flèche Wallonne (4ème derrière Kim Kirchen, Cadel Evans et Damiano Cunego) et le Critérium du Dauphiné Libéré (une nouvelle fois 4ème derrière Alejandro Valverde, Cadel Evans et Levi Leipheimer). Jugé encore trop tendre pour prendre part au Tour de France, Robert Gesink se présente sur la Vuelta en tant que néophyte sur les épreuves de trois semaines. Peu importe, il se révèle être un des grimpeurs les plus en vue de cette édition 2008, s’offrant une très prometteuse 7ème place à l’arrivée à Madrid. Sélectionné avec les Pays-Bas pour disputer les Jeux Olympiques de Pékin et les championnats du monde italiens (à Varèse), il s’y fera encore remarquer (dans le bon sens du terme évidemment) en accrochant à chaque fois un top 10.

Dans la lignée de son alléchant exercice 2008, Robert Gesink démontre une nouvelle fois ses immenses qualités durant sa troisième saison au sein du monde pro. 6ème du Tour du Pays Basque, 3ème de l’Amstel Gold Race, il prépare idéalement ce qui doit être le sommet de son année, le Tour de France. Malheureusement, et cela constitue le premier épisode de ce que l’on peut appeler une terrible infortune, une fracture du radius contractée après une chute au cours de la 5ème étape le force à abandonner. Frustré, celui qui a aujourd’hui 28 ans se rattrape sur la Vuelta où il gagne une place par rapport à 2008 (6ème).

Après la grande déception qu’a été son retrait prématuré du Tour de France 2009, l’année 2010 se doit d’être un tournant dans la carrière du Néerlandais. Elle doit marquer son irrévocable envol. Pour ce faire, il convient de prouver sur la plus fameuse des courses cyclistes, le Tour de France. Cette fois, rien n’empêchera Robert Gesink de briller, pas même une chute lors de la deuxième étape, pas même un rôle initial de coéquipier de Denis Menchov. Gesink conclue l’épreuve à la 6ème position. Surtout, Gesink a impressionné et a démontré qu’il était capable. Au terme de l’édition 2010 du Tour de France, les spécialistes et le peloton en sont persuadés. Il faudra compter sur le Néerlandais lors des prochains Tour de France. Mais la poisse est un élément incontournable de la vie de Robert. Quelques semaines, après avoir triomphé sur le Grand Prix de Montréal et terminé sur le podium du Grand Prix du Québec, son père est hospitalisé dans le coma à la suite d’une chute à vélo. Il décèdera peu de temps après. Le début du stress. Le début d’une période bien moins reluisante. A partir de ce tragique incident, Robert Gesink se fera davantage discret sur les épreuves du calendrier les plus reconnues.

Les saisons de Robert Gesink post 2010 reposent toutes sur le même schéma : de belles performances sur des courses dites moins renommées et, à de rares exceptions près (comme une 6ème place sur la Vuelta 2012), une incapacité à conclure le travail commencé sur les grandes épreuves du calendrier. Vainqueur du Tour d’Oman (2011), du Tour de Californie (2012) ou encore du Grand Prix du Québec (2013), Robert Gesink démontre qu’il n’a rien perdu de ses capacités lorsqu’il dispute des courses dont l’intérêt médiatique est moindre, des courses hors du vieux continent. En revanche, dès qu’il s’agît de performer sur les Grands Tours ou autres épreuves assujetties au stress, Gesink est impuissant.
Grande Boucle 2011. Victime d’une chute au cours de la 5ème étape (comme en 2009), Gesink, amoindri, se retrouve dans l’impossibilité de suivre les meilleurs. Il finit l’épreuve à une pauvre 33ème place. 
En septembre de la même année, il chute gravement pendant un entraînement et se fracture le fémur de la jambe droite. 6 mois d’indisponibilité.
Tour de France 2012. Une double chute lors de la 6ème étape annule toutes ses chances de bien figurer au classement général. Il abandonne au terme de la 11ème étape. C’est ce qu’on appelle être maudit.
Giro 2013. 16ème étape : Echappé avec Benat Intxausti, Tanel Kangert et Przemyslaw Nemiec, Robert Gesink pense pouvoir se mêler à la lutte pour la victoire d’étape. Mais non. Avec Robert, le mauvais sort s’acharne : il est victime d’un saut de chaîne à moins de 2 kilomètres de l’arrivée. Même lui sent que ça commence à faire beaucoup : « Je n’ai jamais connu quelque chose comme ça avant. Ça m’arrive tout près de la ligne d’arrivée après 236 kilomètres de course ! Ma chaîne a déraillé sur les pavés et bloqué ma roue. J’allais me battre pour la victoire, j’étais extrêmement concentré et je me sentais bien. Tout pouvait arriver mais être sorti de la course à la victoire de cette manière est une grosse déception même si j’ai montré que j’étais de retour en forme en cette fin de Giro». Finalement, il renoncera à prendre le départ de l’avant dernière étape, la faute au stress encore.

Il n’est pas rare d’entendre qu’une carrière sportive de haut-niveau se joue et se construit sur des détails. Dans le cas de Robert Gesink cette remarque est encore plus juste que d’habitude. Considéré comme un des plus grands espoirs de sa génération, il n’a jamais vraiment pu confirmer. La faute au stress et à de nombreuses mésaventures. 2015 sera-t-elle son année ?