Exclusif - Jean-René Bernaudeau : « Je me bats pour que l'équipe continue d'exister »

Alors que la saison 2015 en est à ses prémices, le manager d’Europcar se livre sur les sujets sensibles pour son équipe : le Tour de France, la recherche d’un nouveau sponsor et le dopage.

Exclusif - Jean-René Bernaudeau : « Je me bats pour que l'équipe continue d'exister »
Jean-René Bernaudeau, ici lors de la présentation de son équipe sur le Tour, se bat pour la survie de sa formation.

Vavel France : Quels seront les grands objectifs de la saison pour le Team Europcar ?

Jean-René Bernaudeau : Cette saison, on va se concentrer sur le Tour de France. On attend également quelques invitations, mais notre saison sera surtout axée sur les épreuves majeures françaises que sont, outre la Grande Boucle, Paris-Nice, le Dauphiné, et le championnat de France en Vendée évidemment.

Vavel : Depuis maintenant trois ans, la FDJ monopolise le maillot de champion de France. Mais cette année, ils se dérouleront chez vous, en Vendée, à Chantonnay, là ou Voeckler s’était imposé en 2010. La course s’élancera d’ailleurs du boulevard Thomas Voeckler. Est-ce une motivation supplémentaire pour reconquérir le maillot Bleu-Blanc-Rouge ?

JRB : On est toujours très motivé pour les France, et ce n’est pas parce qu’on courra à domicile qu’on aura une pression supplémentaire. On a gagné énormément de titres de champions de France chez nous en Vendée, donc ça nous réussit plutôt bien, contrairement à des équipes comme AG2R. Alors certes la Française des Jeux avait auparavant Arnaud Démare et Nacer Bouhanni dans ses rangs, mais nous aujourd’hui on a Bryan Coquard et Thomas Boudat donc on a aucun complexe à avoir. Comme chaque année, on partira avec l’envie de gagner. Thomas Voeckler est le plus fiable, parce qu’il a le passé, les épaules et les nerfs, mais on a bien une dizaine de coureurs qui peuvent l’emporter.

« Marc Madiot dit ce qu’il veut, moi j’ai des preuves »
 

- Vavel : Il y a deux semaines, dans les colonnes de « L’Équipe », vous avez expliqué le départ de Kevin Reza pour la FDJ par « une surenchère ». En réponse à ces propos, Marc Madiot a déclaré le mercredi suivant lors de la présentation de son équipe : « On n’est pas une équipe qui met un chèque sur la table pour recruter, contrairement à ce que disent certains dans les médias. Kevin est venu chez nous parce qu’il avait envie de venir. Et pas pour d’autres raisons...». La polémique autour du coureur que vous avez fait passer pro est-elle close ?

JRB : Kevin Reza avait donné sa parole, on était d’accord sur le prix. Et pour qu’il change d’avis, je sais comment ça se passe, je ne suis pas naïf. Donc après, Marc Madiot fait une réponse, c’est la sienne, mais moi j’ai des preuves. Ce qu’il peut dire n’est pas très important pour moi. J’avais un accord et un contrat entre les mains de Kevin, il n’a pas signé parce qu’il a reçu une autre proposition, et des arguments pour le convaincre.

- Vavel : Vous en voulez à Marc Madiot ?

JRB : Non pas du tout car je suis habitué. On a eu Pierrick Fédrigo qu’il voulait absolument, aujourd’hui c’est Kevin Reza. Et moi je n’ai envie de personne chez lui. Ils ont une stratégie, j’ai la mienne, on fait notre vie. Ses meilleurs coureurs ils les piochent souvent chez nous, et c’est valorisant qu’il ait toujours envie d’aller chercher ce qu’il y a de bon chez Europcar.  

- Vavel : En parlant de transferts, vous avez fait passer pro cet hiver trois membres de la structure Vendée U : Guillaume Thévenot, Julien Morice et Thomas Boudat. Que pouvez-vous nous dire sur ces trois coureurs d’avenir ?

JRB : En ce qui concerne Guillaume, il a des soucis de santé car il a eu un accident grave cet hiver. Il a été renversé par une voiture, et à l’heure actuelle on ne sait pas dans quel état physique il se trouve. Donc pour l’instant, sa saison, on ne sait pas s’il la commencera, on ne sait pas s’il va la faire. Julien Morice c’est un poursuiteur, il sera là pour emmener le train de Coquard et de Boudat. Il est fait pour ça, il avait commencé à le faire en Espagne au Challenge de Majorque. Quand à Thomas Boudat, je ne vais pas en parler de trop. Tout le monde l’attend, il a la tête et les épaules pour devenir un futur champion.

- Vavel : Alors qu’on le les attendaient pas, les Français Thibaut Pinot et Jean-Christophe Péraud ont créé la surprise en terminant 2e et 3e à Paris devant Valverde en juillet dernier. Pierre Rolland avait fini 11e de ce Tour, et le jeune Warren Barguil découvrira la Petite Reine cette année. Pensez-vous que le successeur de Bernard Hinault se trouve parmi un de ces 5 la ?

JRB : Ils n’auront pas de complexe ! Après c’est la plus grande course du monde, avec des équipes hyper rodées et un seul mec qui gagne à la fin. Mais c’est évident qu’en 2015, les Français ne doivent pas se poser de questions. Si tout le monde prend ses responsabilités, on devrait avoir des beaux feux d’artifice et un beau vainqueur. Maintenant les coureurs français se rapprochent tout doucement de la plus haute marche, et le fait qu’on ne soit pas complexé peut donner une course ouverte. Mais c’est vrai que ces cinq-là, surtout Bardet et Barguil, ont du tempérament et, je pense, l’envie d’écrire l’histoire. Et si c’est le cas, on peut faire mal. On peut passer des grands moments avec un Français sur la plus haute marche. Mais si ce Tour est une course d’attente, on aura toujours une petite différence avec les quelques barons du peloton.

« Quintana sera l’homme à battre sur le Tour »
 

- Vavel : Cette année, le parcours du Tour de France est fait pour les grimpeurs, avec des arrivées au sommet prestigieuses (Pra-Loup, La Toussuire et l’Alpe d’Huez) et un seul contre-la-montre, long de 14km, en guise de prologue. « Le Blaireau » a prédit que Pierre Rolland gagnerait un jour la Grande Boucle. 2015 est-elle son année ?

JRB : Le parcours est fait pour qu’il y ait une course d’ouverture. Et si on l’a, on aura une course magnifique. Mais si on fait une course d’attente avec le nez sur le SRM (dispositif de mesure de la puissance exprimée en watts) pour attaquer à 2 km du sommet, sauf accident, on connait déjà les quatre-cinq premiers du tour. Et ça, ça ne m’excite pas. Quant à Pierre Rolland, tout le monde l’attend. C’est un joli Tour, il lui faudra un peu de réussite, comme pour Bardet et Pinot. Maintenant il y aura Quintana qui sera là, et c’est lui le favori à mes yeux. Car Chris Froome on ne sait pas trop où il en est, et Alberto Contador n’est plus en phase de progression. Donc on verra ce que Pierre sera capable de faire. Mais Quintana sera le gros client, et le lâcher aujourd’hui c’est compliqué, d’autant plus qu’il a une bonne équipe autour de lui.

- Vavel : Quid de Vincenzo Nibali, vainqueur l’an dernier ?

JRB : Il sera avantagé par les pavés, et l’absence de long chrono. Donc il est fiable, il jouera les premiers rôles.

-Vavel : Leader de votre formation depuis plusieurs saisons, Thomas Voeckler n’a pas levé les bras l’année dernière, une première depuis ses débuts pros en 2001. Qu’attendez-vous de lui cette saison ?

JRB : C’est normal qu’il n’ait pas gagné. Quand on se casse deux fois la clavicule dans la même année ça n’aide pas. Il a aussi manqué de réussite, ce sont des choses qui arrivent. S’il avait gagné l’étape de Luchon (sur le Tour, N.D.L.R.), la situation serait différente. Mais pour Thomas je ne suis pas inquiet, je le vois souvent, il n’y a pas d’usure dans la tête. Il a très envie de gagner, et il va gagner. Aujourd’hui il est en forme, et cette saison je pense qu’il va ouvrir les hostilités régulièrement. C’est un coureur qui veut engranger les succès du début à la fin de la saison. Je ne le rembourserai jamais du plaisir qu’il m’a donné.

« Je me bats pour que l’équipe continue d’exister »
 

-Vavel : Vous êtes souvent décrits comme proches lui et vous. Entretenez-vous une relation particulière ?

JRB : Non, c’est une relation entraîneur-coureur sérieux et intelligent. On se parle régulièrement, et aujourd’hui on a une relation historique.

-Vavel : Votre sponsor Europcar se retirera à la fin de la saison. Êtes-vous confiant ?

 JRB : Ce n’est pas moi qui décide. On travaille avec les partenaires, et la balle est dans leur camp. L’idéal serait de décrocher un nouveau contrat avant le départ de la Grande Boucle. Aujourd’hui je me bats pour que l’équipe continue d’exister. Je n’ai pas de certitudes, mais je ferai le maximum. Je travaille déjà sur la saison 2016.

-Vavel : La saison dernière a été marquée par le scandale de l’affaire Astana, la formation de Vicenzo Nibali. En Allemagne, une loi récente punit désormais les coureurs ayant recours au dopage d’une peine de prison. Le sprinteur Marcel Kittel s’est déclaré favorable à une sanction. Pensez-vous que c’est une bonne solution pour décourager ceux qui seraient tentés de se doper ? 

JRB : Bien évidemment ! On sait bien que la police a fait plus de travail sur la lutte anti-dopage que des lois qui ne sont pas adaptées. Aujourd’hui il faut taper dans le porte-monnaie et la réputation, et la prison c’est tellement violent que ça peut être dissuasif. C’est ça la solution. C’est toujours les mêmes qui ont des problèmes, donc s’ils n’ont pas compris il faut monter les sanctions. Avec le dopage, c’est un pan de la société qui est en danger. On ne peut pas être applaudi, être une vedette et être adulée en étant un tricheur. On ne peut pas avoir la gloire, l’argent et les résultats sans avoir une réglementation violente.

Vavel : Donc vous êtes favorable à ce que l’UCI l’applique ?

JRB : Oui, pour sanctionner les coureurs qui se dopent. Après il peut y avoir des imbéciles qui loupent la localisation, et ça c’est tout autre chose.                                                                                                                                          

                                                                                                                                                                                           Propos recueillis par Alexandre Mazel