Au Brésil, une Coupe du Monde contestée

Dans le pays où le football est roi, d’énormes manifestations ont lieu en réaction aux dépenses exorbitantes dans l’organisation de la Coupe du Monde alors que les prix augmentent et que les systèmes éducatif et de santé sont obsolètes. Pourquoi l’organisation de la compétition suscite-t-elle aujourd’hui de vives critiques ?

Au Brésil, une Coupe du Monde contestée
Ce sont les premières manifestations de cette ampleur depuis 20 ans au Brésil. Ici, devant le Parlement de Rio de Janeiro, le 18 juin dernier (crédits : Keystone)

La FIFA a-t-elle fait le bon choix ? Cette question est volontairement candide. La FIFA montre une envie de valider l’émergence de certains pays en leur attribuant l’organisation d’une des plus grandes compétitions sportives au monde. La Corée du Sud en 2002, l’Afrique du Sud en 2010, et maintenant le Brésil. Et ce avant la Russie en 2018 et le Qatar en 2022. Le CIO, dans l’attribution des Jeux Olympiques, est dans la même lignée (Pékin en 2008, Sotchi en 2014, Rio en 2016). Le problème, en réalité, est ailleurs. Alors qu’une crise touche la grande majorité de la population mondiale, et qu’avec le probable éclatement de la bulle immobilière en Chine elle devait s’amplifier, selon certains analystes, est-il bon de « gaspiller » son argent dans cette compétition ? Oui, car les travaux concernent les infrastructures en général et permettent de moderniser le pays, sans oublier l’impact touristique qu’un tel événement a sur le pays organisateur. Mais tout cet argent, est-il bien dépensé ?

Le Brésil, pas si en bonne santé économique que cela

Dilma Rousseff, présidente du Brésil, dans le dur ce mois-ci

Le Brésil, économiquement, n’est pas au mieux. Puissance émergente reconnue, son taux de croissance s’apparente pourtant davantage à celui d’un pays européen qu’à celui de la Chine. L’Etat présidé par Dilma Rousseff, malgré des politiques visant à relancer la consommation notamment chez les plus pauvres, affiche une croissance de 0.9%. Seulement pourrait-on dire, bien que François Hollande pleurerait de joie avec un tel score, car dans le même temps, les Chinois font plus de 6% et n’en sont pas satisfaits.

Mais ce qui met 100.000 Cariocas, environ 250.000 Brésiliens en tout, dans les rues ces jours-ci, c’est l’inadéquation entre les 33 milliards de réaux (15 milliards d’€) dépensés dans la construction de stades et d’infrastructures en vue de la Coupe du Monde, alors que le ticket de bus ou métro coûte 3.20 réaux (environ 1.10 €). Et alors, ce n’est pas cher me direz-vous, qu’ils viennent à Paris pour voir ! Le problème, c’est que le SMIC français est plus de six fois supérieur au salaire minimum brésilien (678 réaux, soit 237 €, pour 1430 € en France). De plus, la médiocrité du système éducatif brésilien et un système de santé loin de ce que l’on connaît dans l’Hexagone (cher et pas toujours efficace) rendent absurdes le montant dépensé dans la construction de stades, et nombre de Brésiliens préféreraient des investissements dans ces secteurs. Certaines de ces arènes peineront, d’ailleurs, à être rentabilisées. Dans son édition du 19 juin, Ouest-France pointe qu’il existe trois stades fonctionnels à Porto Alegre pour deux équipes, et qu’un nouveau stade de 50.000 places est construit à Manaus alors que l’équipe locale attire 3.000 spectateurs en moyenne.

Stades vides et retards à gogo

Dans le même temps, la fréquentation des stades au Brésil est en baisse, à cause de l’augmentation du prix des billets (x4 en dix ans) ou des violences dans les stades. Les fans se retournent vers l’offre télévisuelle, qui assure aux clubs des recettes plus importantes que celles de la billetterie. Même si la vétusté des stades est également une des raisons pour lesquelles les Brésiliens vont moins voir les matchs, difficile de penser que la vente de tickets compte pour beaucoup dans le paiement des stades.

Actuellement, le Brésil est en retard sur le plan des travaux pour la Coupe du Monde. Les Brésiliens assurent que tout sera prêt en temps voulu, pourtant le rythme de l’avancée des travaux laisse craindre le pire. En mai 2012, 40% des projets d’infrastructures n’avaient pas été commencés. Lueur d’espoir quand même : le stade Mané Garrincha de Brasilia et l’Arena Pernambucano de Recife n’étaient pas censé être prêts pour le début de la Coupe des Confédérations d’après un article de l’Humanité paru l’an dernier. Résultat, les deux ont été inaugurés le mois dernier, et accueillent des matchs de la compétition, Italie-Japon s’est d’ailleurs joué cette nuit à Recife. Ce fut donc juste, mais ça passe pour ces livraisons !

Corruption : entre le Brésil et la FIFA, « All in one rythm » !

Sepp Blatter, le président de la FIFA (crédits : Wikimedia Commons / Marcello Casal Jr.)

Bon, si cette Coupe du Monde est un succès et que ces travaux permettront au comité d’organisation des Jeux Olympiques d’avoir moins de travaux d’infrastructures à effectuer, ce qui pourrait augurer une belle réussite pour cet événement, on pourrait se dire que les Brésiliens n’ont qu’à être patients, les retombées économiques finiront bien par arriver et les prix devraient également baisser, pour que tout soit bien dans le meilleur des mondes. Le problème, c’est que lors de la dernière Coupe du Monde disputée en Afrique du Sud, la corruption était légion. Un rapport du journaliste sud-africain Rob Rose, de l’Institute for security studies, pointe plusieurs exemples. Rue89, en octobre dernier, a réalisé un joli papier sur les liens entre la FIFA et Match Hospitality, l’entreprise qui gérera la vente des packages places de match – hôtels de luxe pour la Coupe du Monde 2014, et qui était déjà aux manettes en 2010. Un appel d’offres muet, une entreprise dont un des actionnaires est Infront, dont le PDG s’appelle Philippe Blatter, neveu du président de la FIFA, plus des marges gonflées lors de la vente des fameux packages en 2010…

Alors, l’argent de la Coupe du Monde aux Brésiliens ? Pas celui des plus riches en tout cas. Romario, dans une interview à L’Equipe Magazine, va même plus loin : « ça ne sera pas la Coupe du monde du peuple brésilien, parce que le peuple n’aura pas les moyens d’acheter les billets. C’est aussi le peuple qui va payer l’addition après la Coupe du Monde », a déclaré l’ancien attaquant de la Seleção, qui dénonce au passage la corruption dans la fédération brésilienne, la CBF. « Moi, comme président du pays, j’aurais envoyé le procureur de la République et la police fédérale faire un gros ménage à la CBF. Ils y trouveraient des montages de choses illégales. Même si la CBF est une entreprise privée, elle utilise les couleurs du Brésil, son hymne national et ses joueurs de football. Le football, c’est le patrimoine national. Le nettoyer est donc une affaire d’Etat », a-t-il ajouté. Le slogan de la FIFA pour cette Coupe du Monde, « All in one rythm », semble bien approprié pour ce qui est de la corruption…

Le soutien des joueurs aux manifestants

Hulk a apporté son soutien aux manifestants, en déclarant qu'"aujourd'hui, j'ai une position sociale privilégiée, mais je n'oublie pas que je viens d'un milieu pauvre." (crédits : EPA)

Romario tacle, mais Sepp Blatter répond violemment aux manifestants brésiliens : « Je pense que les gens se servent de la vitrine du football et de la présence de la presse internationale pour faire certaines réclamations. (…) Vous allez voir que le troisième jour de la compétition, cela va se calmer », a-t-il notamment déclaré à Globo, tout en assurant faire confiance aux autorités turques, elles aussi confrontées à des manifestations ces derniers jours, pour la tenue du Mondial U20, du 21 juin au 13 juillet. Sauf que Sepp s’est planté, au-delà du troisième jour les manifestations ont continué et se sont amplifiées. Certains joueurs, comme Hulk, David Luiz ou Daniel Alves, ont d’ailleurs clairement affiché leur soutien aux manifestants.

"Ordre et progrès" (devise du Brésil) sans violences pour un Brésil meilleur, pour un Brésil en paix, pour un Brésil éduqué, pour un Brésil en bonne santé, pour un Brésil honnête, pour un Brésil heureux

Oui, quelque chose ne tourne pas rond au pays du football-roi. Dilma Rousseff et son gouvernement feraient bien d’écouter les revendications et de trouver des solutions aux nombreux problèmes auxquels elle doit faire face. Ce serait bête de gâcher la compétition de l’an prochain… Donc le Brésil a agi, et les manifestants ont obtenu gain de cause. Après le ticket de bus, la corruption ?