L'homme qui pesait six Ligue des Champions

En France, Francisco Gento est un nom seulement connu par les puristes du football. Au contraire, c'est une véritable légende de l'autre côté des Pyrénées. Avec douze championnats d'Espagne remportés et dix-huit saisons passées au Real Madrid, il est l'un des plus grands joueurs espagnols de tous les temps. Mais surtout, Gento est le seul homme dans l'histoire du football à avoir remporté...six Ligue des Champions! Retour sur un joueur à part.

L'homme qui pesait six Ligue des Champions
Francisco Gento, avec ses bébés

Une arrivée compliquée au Real

 

Francisco Gento est né le 21 octobre 1933, à Guarnizo, dans la province de Cantabrie au nord du pays. Il vivra donc sa jeunesse au début du régime de Franco. Cela ne l'empêchera pas de tomber amoureux du football et de commencer à taper le ballon chez lui avant d'intégrer son premier club, le SD Nueva Montana à 15 ans. Après plusieurs années passées dans les divisions inférieures à l'UC El Astillero et au Rayo Cantabria durant lesquelles il impressionne, le plus grand club de la région qu'est le Real Santander (devenu Racing) lui fera confiance. En 1952, il signe donc dans ce club mais fera d'abord ses armes avec la réserve avant d'intégrer l'équipe première. Finalement, c'est le 22 février 1953 qu'il effectue ses grands débuts professionnels contre le FC Barcelone. Dix matchs et deux buts plus tard, la saison s'est achevée et il va changer une nouvelle fois de club. Mais cette fois, il va rejoindre un e équipe encore plus importante mais qui ne compte pas encore énormément dans le football espagnol puisqu’elle n'a que deux titres de champion à son actif, loin derrière les cinq de Bilbao ou les trois de Valence.

 

Gento rejoint donc ce club qui n'est pas encore un grand d’Espagne mais qui commence à se structurer sérieusement. Depuis l'arrivée de Santiago Bernabeu à sa tête en 1943, le club s'est doté d'un stade d'une capacité de 125 000 places, appelé le Nuevo Estadio de Chamartin. Aujourd'hui, ce fameux stade est plus connu sous le nom de Santiago Bernabeu. Ce club fait donc tout pour devenir un grand et en recrutant le talentueux ailier gauche de Santander, ils commencent à construire un effectif qui a de la gueule. Surtout que la même année, un petit argentin qui a émerveillé la Colombie pendant quatre ans dans le club des Millonarios a débarqué dans la capitale. Un certain Alferdo Di Stefano. Gento, âgé de 20 ans, joue 17 rencontres sur les 30 possibles et ne s'est pas encore totalement imposé. Mais dans le sillage de Di Stefano, il parvient quand même à glaner sa première Liga, la première d'une longue série.

 

Le début des succès

 

La saison 1954-1955 sera véritablement celle de la révélation pour lui. Il fait enfin parler pleinement ses qualités sur son aile gauche et devient indispensable. Joueur très fin techniquement, il avait aussi des qualités athlétiques et notamment une vitesse exceptionnelles. Sur le 100 mètres, il était capable de passer sous les 11 secondes. Ça peut paraître dérisoire quand on voit les performances de certains footballeurs d'aujourd'hui mais à l'époque le record du monde de la discipline était « seulement » de 10'20 (contre 9'58 aujourd'hui), donc le bon vieux « Paco » était pas mal. De plus, il va devenir un véritable buteur. S'il ne marque que six buts cette saison là, il passera la barre des dix buts quasiment durant toutes les autres saisons de sa carrière. Pour un milieu gauche c'est respectable, surtout que les saisons comptaient entre trente et quarante matchs en moyenne. Et puis pour être titulaire dans une équipe comme celle qu'allait devenir le Real, il fallait être plutôt bon.

 

En effet, après avoir conquis sa première Liga, le Real Madrid va enchaîner les titres comme les paellas. S'il leur échappe l'année suivante au profit de Bilbao, la casa blanca se consolera avec une toute nouvelle compétition dont elle va faire sa spécialité : la Coupe d'Europe des Clubs Champions. Pour la première édition, le Real de Gento battra en finale le Stade de Reims dans un fmatch renversant conclue sur le score de 4-3. Une victoire logique au vu des effectifs puisque si nous connaissons la période galactique du Real Madrid de Florentino Perez au début des années 2000, ce n'est pas l'actuel président du club qui a eu l'idée. Au milieu des années 1950, Santiago Bernabeu aura aussi cette lubie. Le Real étant le club favori du gouvernement Franco qui voyait d'un bon œil qu'un club de la capitale espagnole puisse briller, le président du club madrilène aura carte blanche. Ainsi, après Di Stefano et Gento, il y aura Hector Rial, Miguel Munoz, Raymond Kopa, José Santamaria, Ferenc Puskas ou encore Joseito. Cette équipe composée de noms deviendra un véritable collectif bien rôdé qui malgré les nombreux changements d’entraîneurs régnera sans partage sur le monde du football.

L'âge d'or

 

Après avoir gagné sa première C1, le Real va tout écraser sur son passage jusqu'en 1960. Durant cette période, il remporte toutes les Coupes d'Europe et cinq après la première édition, le club madrilène est toujours le seul à l'avoir remporté! Reims, la Fiorentina, le Milan AC, Reims une nouvelle fois et l'Eintracht Francfort échoueront tous à faire chuter le Real de son piédestal. Les allemands notamment se prendront en finale un sévère 7-3 en 1960 qui reste encore aujourd'hui le plus gros score dans une finale de Coupe d'Europe. Les espagnols exercent une hégémonie totale sur la scène européenne comme personne d'autre ne l'a fait depuis. En championnat, c'est à peu près la même chose, ils remportent quasiment tous les titres. Le seul bémol sera qu'en 1959 et 1960, ils se feront battre par le barça à l'accent hongrois de Czibor, Kocsis et Kubala.

 

Gento est lui comme un poisson dans l'eau dans cette équipe. Titulaire indiscutable, il devient un leader de l'équipe et atteint son apogée en 1960. Durant cette saison il inscrira 18 buts toutes compétitions confondues en 38 matchs. Impressionnant pour un milieu. Dans le même temps, il devient en toute logique international espagnol. Il connaîtra sa première sélection en 1955 contre la Finlande avant de les accumuler les unes après les autres et devenir un élément important de la roja. En 1961, le Real Madrid reprend le contrôle de l'Espagne et devient champion d'Espagne pour la septième fois. Mais derrière ce succès, une baisse de régime se fera ressentir.

 

Roi d'Espagne, loser en Europe et malheureux avec la roja

 

La première partie des années 1960 sera faite de contrastes pour Francisco Gento, entre joies énormes et grosses déceptions. Au rayon joies, on peut placer évidemment les cinq Ligas remportées consécutivement jusqu'en 1965. Une série brisée par le sacre de l'Atletico Madrid l'année suivante. Mais il faut aussi noter qu'en 1962, le Real remporte sa première Coupe d'Espagne depuis 1947. Une anomalie corrigée par ce sacre. De plus, il récupérera le brassard de capitaine de son Real. Il participera également aux Coupes du Monde 1962 et 1966 mais à chaque fois, la roja se fera sortir vite fair sans briller. Puis vient l'année 1964 durant laquelle l'Espagne organise le deuxième championnat d'Europe de l'histoire. Gento aurait dû faire parti de l'aventure mais une blessure l'en privera. L’Espagne remporte cet Euro, qui sera son unique titre international jusqu'en 2008, et Gento ne fait pas parti de cette équipe. Dur.

 

La période entre 1961 et 1965 ne sera pas vraiment réussie pour Gento en sélection et si son Real domine l'Espagne, l'Europe n'est plus son terrain de jeu. Au premier tour de l'édition 1961, le club madrilène a la mauvaise surprise de tomber sur...le barça! En effet, les catalans se sont qualifiés en tant que champion d'Espagne tandis que le Real doit sa présence à sa victoire dans cette même compétition la saison précédente. Face aux blaugranas, les madrilènes vont pour la première fois de leur histoire se faire éliminer d'une Coupe d'Europe. Un événement historique qui deviendra une habitude les saisons suivantes. En 1962, ils perdent en finale contre Benfica, l'année suivante ils se font sortir dès le Tour Préliminaire par Anderlecht avant de perdre une nouvelle finale en 1964. Enfin en 1965, c'est une nouvelle fois le Benfica d'Eusebio qui sortira le Real de Gento. Mais cette série sans victoire finale s'arrêtera en 1966.

Une fin glorieuse

 

Cette année-là, Gento est le capitaine du Real Madrid et a désormais 33 ans. Il est donc plus proche de la fin de sa carrière que du début et son temps est compté. En championnat, l'Atlético Madrid bat le Real et rompt la série de cinq titres consécutives mais Paco trouvera une très belle consolation. Alors qu'il est le dernier survivant des galactiques avec les pré-retraités Santamaria (37 ans) et Puskas (39 ans), il va emmener son équipe une nouvelle fois sur le toit de l'Europe, pour la sixième fois, dix ans après la première. Le Real devra attendre 32 longues années avant d'en remporter une nouvelle. Une véritable éternité. Vieillissant mais encore vaillant malgré le poids des années, Gento continuera jusqu'en 1971 et stoppera sa carrière à presque 39 ans après avoir inscrit 179 buts en 599 apparitions sous le maillot blanc. Le temps d'ajouter à son palmarès trois nouveaux championnats et de partir la tête (très) haute.

 

Encore aujourd'hui, Gento est une légende du Real. Âgé de 79 ans, il est toujours le sixième joueur le plus capé et septième meilleur buteur de l'histoire du club, plus de quarante ans après la fin de sa carrière. Il est le symbole de la période Santiago Bernabeu qui a fait du Real Madrid ce qu'il est aujourd'hui. Avec douze championnats d'Espagne et six Coupes d'Europe des Clubs Champions, sans compter tous les trophées mineurs à côté, il possède l'un des plus beaux palmarès du football espagnol et mondial. Il est toujours le détenteur du plus grand nombre de Ligas remportées mais aussi et surtout de C1. Avec ses six victoires, il possède un record qui restera sans doute gravé dans l'éternité. Même les cadors et abatteurs de records d'aujourd'hui que peuvent être Messi, Iniesta ou Ronaldo auront un mal fou à ne serait-ce qu'égaler Paco. C'est à ça qu'on reconnaît une légende et Francesco Gento en est une vraie.