Le phénomène Corée du Nord

Aujourd'hui, en ce 27 juillet, la Corée du Nord célèbre les soixante de l’armistice qui mit fin à la terrible Guerre de Corée dans les années 1950. Une date importante pour cette dictature coupée du monde qui est l'occasion de revenir sur le parcours de sa sélection au mondial 1966. Une sélection qui s'attira la sympathie du monde entier et sera une pionnière du football asiatique.

Le phénomène Corée du Nord
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Un boycott profitable

Le football est un sport aujourd'hui universel ouvert à tous et pratiqué dans tous les recoins du monde, même les plus paumés. En 1966 aussi, mais à cette époque les règles étaient différentes. En effet, la FIFA fut fondée en 1904 par des nations européennes avant d'intégrer au fil du temps de nombreuses nations de divers horizons. Mais à part les pays sud-américains qui ont réussi à se faire une véritable place dans l'institution avec les locomotives que sont l'Uruguay, le Brésil et l'Argentine, le reste du monde est laissé totalement à l'écart. Seuls l'Egypte en 1934 pour l'Afrique et les Indes Orientales Néerlandaises (future Indonésie à son indépendance reconnue en 1949) ainsi que la Corée du Sud en 1954 parviendront à obtenir une participation, laissant le reste aux ogres européens et sud-américains. Un ras-le-bol est exprimée par les confédérations africaine, océanienne et asiatique lorsqu'elles apprennent qu'elles ne bénéficieront encore une fois que d'une seule place contre 14 pour l'Europe et l'Amérique du Sud (la dernière place étant promise au Mexique).

Pour protester contre cela, quasiment toutes les sélections décident de boycotter la phase de qualification pour cette Coupe du Monde qui se dispute sur le sol du pays fondateur, l'Angleterre. Mais la Corée du Nord ne suit pas ce mouvement et prend part à la très brève phase de qualification. Membre de la FIFA depuis seulement1958, au lendemain de la fameuse Guerre de Corée, la dictature s'engage dans ses premiers éliminatoires au meilleur moment. Au lieu d'aller jouer dans toute l'Asie pour gagner leur ticket, ils disputeront seulement un barrage face à l'Australie. Les deux pays ne se reconnaissent pas mais acceptent de disputer la confrontation sur terrain neutre, au Cambodge. Alors qu'ils arrivaient confiants, les australiens vont rentrer au pays la queue entre les pattes après s'être fait laminés pas les asiatiques à deux reprises : 6-1 puis 3-1. Dur. Dépité, le sélectionneur australien aura quand même des paroles prémonitoires : « Ceux qui les rencontreront en Angleterre ne savent pas ce qui les attend ».

 

L’Italie au tapis

Pourtant, quand l'équipe de Corée du Nord débarque sur le sol anglais, on ne s'attend pas forcément à des exploits, mais plus à des complications politiques. En effet, une dictature communiste en Europe Occidentale au beau milieu de la Guerre Froide, c'est pas forcément un très bon point... Leur hymne national est interdit et les joueurs laissent perplexes. Comparés à des « jockeys », les nord-coréens interrogent par leurs capacités physiques dignes d'un adolescent pré-pubère. En plus, lors du tirage au sort, on s'attend surtout à les voir se prendre de sévères corrections. Avec l'Italie, le troisième de la dernière Coupe du Monde chilien et le vice-champion d'Europe soviétique, ils sont tombés dans le groupe de la mort. Et ça se confirme vite. Après avoir encaissé un sévère 3-0 face à l'URSS, ils vont réaliser l'exploit d'arracher un match nul face au Chili grâce à un but sur le gong de Pak Seung-Zin. Le 19 juillet, pour la dernière rencontre de cette Poule D ils se retrouvent face à l'Italie.

En position de force, la Squadra Azzura n'a besoin que d'un match nul pour s'assurer une place en quarts. Une formalité se dit-on. Mais pas tellement en fait. Si cette équipe d'inconnus est là, ce n'est pas un hasard. Il y a du talent et de la volonté. Avant le mondial, tous les joueurs étaient ensemble pendant plusieurs mois pour préparer ce mondial en ne pensant qu'au foot. Les femmes et tout autres loisirs qui auraient pu perturber l'équilibre du groupe sont prohibés. C'est donc une armée de onze joueurs programmés pour jouer au foot qui se retrouve sur le terrain avec un seul objectif : attaquer. Niveau tactique, c'était presque le néant et la défense était quasiment inexistante. Un peu à la Zdenek Zeman quoi. Mais ça va marcher. L'Italie est confiante et amusée à l'idée de rencontrer cette équipe largement inférieure. Mais 90 minutes plus tard et un but de Pak Doo-Ik, les ritals ont perdu leur bonne humeur. Ils sont sortis et subissent l'une des pires humiliations de leur histoire. A son retour dans la botte, la Squadra sera accueillie par des jets de tomates tandis que dans tous les stades où le sélectionneur Edmundo Fabbri ira, le chant « Corée, Corée » retentira.Le sélectionneur nord-coréen Re Hyun-Myung en ajoutera même une couche : « Ils gagnent beaucoup trop d'argent pour le football qu'ils jouent. »

La fin du rêve

A la surprise générale, la dictature obtient sa place en quarts de finale. Mais elle gagne aussi quelque chose qui aurait été encore plus difficile à envisager : le soutien du peuple anglais! Alors que pendant la Guerre de Corée, des milliers de britanniques sont tombés au combat, la ville de Middlesbrough dans laquelle se dispute la plupart des matchs de la sélection s'est malgré tout prise d'amour pour ces joueurs agréables à voir jouer et qui ont fait tomber le géant italien en plus de porter le même rouge que le club de la ville. C'est avec un soutien populaire total qu'ils abordent donc leur quart de finale face à un autre mastodonte, le Portugal.

Là encore, ce sont les portugais qui sont largement favoris mais au bout de 25 minutes, les bookmakers font la gueule et le monde entier est médusé : Corée du Nord 3 Portugal 0 ! La folle aventure semble bien partie pour continuer mais malheureusement pour eux, un homme va se charger de montrer qui est le patron. En plantant quatre buts, Eusebio sonne la révolte et emmène son Portugal vers la victoire, 5-3 au final. La déception est donc énorme mais malgré tout, le fait de parvenir en quarts de finale était totalement inespéré pour cette équipe sans aucune expérience. Et même si cette épopée fantastique s'est déroulée il y a 47 ans, on n'est pas prêt de l'oublier puisqu'elle refait son apparition de temps à autre.

 

Un héritage important

Dans la foulée du mondial, la Corée du Nord va se perdre et on ne va plus entendre parler d'elle pendant un bon moment. Incapable de se qualifier pour une phase finale, elle est laissée aux oubliettes. Mais en 2002, l'exploit de la dictature va être remis au goût du jour par un documentaire qui a permis de retrouver tous les joueurs de cette épopée. Surtout, durant l'été de cette même année, c'est le voisin détesté de la Corée du Sud qui va faire réapparaître les héros de Middlesbrough. Demi-finaliste de sa Coupe du Monde, les sud-coréens réaliseront une compétition exceptionnelle marquée par une victoire en huitièmes de finale après prolongation face à...l'Italie ! L'occasion de voir à la une des journaux ou dans les tribunes des chambreurs « 1966, encore! » à l'encontre des européens.

Huit ans plus tard, l'improbable se reproduira. La Corée du Nord se qualifie pour le mondial en Afrique du Sud et tombe une nouvelle fois dans le groupe de la mort avec le Brésil, le Portugal et la Côte d'Ivoire. Mais cette fois, le rêve va se transformer en cauchemar. Après s'être incliné avec les honneurs sur le score de 2-1 face au Brésil, les nord-coréens vont retrouver leur bourreau de 66, le Portugal, et se faire humilier sur le score de 7-0. La dernière rencontre face aux ivoiriens se conclura quant à elle par une défaite 3-0... Selon les rumeurs, le sélectionneur Kim Jong-Hun sera envoyé dans des camps de travail à son retour au pays... Un demi-siècle plus tard, la Corée du Nord est toujours l'un des pays les plus fermés et hostiles du monde mais quoi qu'il arrivé, l'aventure de son équipe nationale en Angleterre en 1966 restera un rayon de soleil sur le football mondial.