L’échec du journalisme sportif d’investigation français

Alors que le journalisme d’investigation cherche à se réinventer dans la presse généraliste, il a du mal à simplement exister en France dans le domaine du sport. Jérôme Latta (à travers son interview pour Acrimed), fondateur des Cahiers du Football, et Antonin Vabre, journaliste pour Canal +, font l’état des lieux d’un secteur oublié des enquêteurs.

L’échec du journalisme sportif d’investigation français
L’échec du journalisme sportif d’investigation français

Investiguer sur le sport ? Pour Jérôme Latta, le constat est sans appel : « il n’y a aucune culture de l’enquête et de l’investigation dans le journalisme sportif ». Dans une interview donnée en mai 2013 au site Acrimed, le rédacteur en chef des Cahiers du football dressait un portrait au vitriol des médias de sport français. Selon lui, s’ils « rechignent » à manier l’enquête, c’est parce qu’ils n’ont aucun intérêt à dénigrer un spectacle qu’ils vendent :« impossible d’être à la fois le commercial et l’observateur impartial d’une industrie ».

Au Royaume-Uni, les droits de retransmission de la Premier League, le championnat anglais, s’élèvent à 1,2 milliard d’euros, un record. Mais l’investigation au sein du sport n’en pâtit pas. Pour Antonin Vabre, journaliste chez Canal + vivant et travaillant à Londres, les vraies raisons sont culturelles et financières. « Si le journalisme d’investigation de sport semble plus développé en Angleterre qu’en France, c’est à cause des moyens alloués. Les Anglais sont très friands de la presse quotidienne. La puissance des quotidiens est ancrée. Le nombre de journaux, sérieux ou tabloïds, est ahurissant ici », constate-t-il. Et les ventes des quotidiens largement supérieures à celles de leurs homologues français. Le Figaro, quotidien national français le plus vendu en 2013, culminait à 317 000 ventes quotidiennes. En comparaison, le tabloïdThe Sun se vendaient 2,2 millions d’exemplaires en janvier 2014, et le « sérieux » The Daily Telegraph à 544 000 exemplaires.

L’exemple anglais

Les quotidiens généralistes anglais ont donc plus de moyens que leurs homologues français. « La presse est lue, ajoute Antonin Vabre, très puissante et dans une dynamique qui l’incite à prendre des risque, à investir. » Et à ne pas délaisser le sport. « En Angleterre, tous les journaux ont leurs pages sport. En France, le sport est considéré par du journalisme de seconde zone par la presse quotidienne ». Jérôme Latta, depuis la France, dresse le même constat : « Le fait que les médias d’information générale aient très peu valorisé le journalisme de sport, contrairement au Royaume-Uni, n’a pas contribué au développement d’une vision plus distanciée et plus réflexive. »

Symptôme de ce délaissement du sport, la dernière page du journal, consacrée aux gros titres de sport outre-Manche. « En France, c’est la météo, ou pire, la publicité », observe Antonin Vabre. Avant d’ajouter : « Ils ont compris ici (en Angleterre, ndlr) que, quand on pose un journal dans le métro, il y a une chance sur deux que la dernière page soit visible. Il y a plus de visibilité, donc plus de moyens ».

Si le sport, et donc l’investigation dans le domaine, sont quasi inexistants des grands quotidiens nationaux, ce serait aussi à cause de l’hégémonie de l’Equipe. «En Angleterre, il n’y a pas de quotidien dédié exclusivement  au sport comme l’Equipe en France » constate le journaliste franco-londonien. Le monopole du quotidien de sport français aurait pourtant pu avoir un bénéfice, selon Jérôme Latta : « L’Équipe aurait pu endosser un rôle de vigie, de lanceur d’alerte, d’observateur critique des évolutions alarmantes du football. Au lieu de quoi, il est resté le spectateur au mieux passif, parfois complice, d’évolutions que ses journalistes avaient sous le nez. »

Isolé, blacklisté : le portrait-robot du journaliste sportif d’investigation

Damien Ressiot, journaliste d’investigation à l’Equipe, reconnaissait certaines carences du journal dans le domaine : « on est mauvais sur la Fifa comme on est mauvais sur le CIO ». Les enquêtes sur les grandes instances sportives sont nombreuses, mais n’aboutissent que très rarement et ne parviennent jamais réellement à faire la lumière sur le système. Seul contre-exemple récent en France : le Qatargate, publié par France Football en janvier 2013 pour révéler les soupçons de corruption autour de l’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar.

Au sein des rédactions de sport, le journaliste d’investigation est isolé. « Le dopage ou les affaires institutionnelles, personne parmi les journalistes sportifs ne se passionne pour ça », estimait Fabrice Jouhaud, directeur de la rédaction à l’Equipe. Isolé, et donc inoffensif, car « blacklisté » partout où il va. Depuis qu’il a révélé le fameux « mensonge Armstrong » en 2005, Damien Ressiot ne peut plus approcher l’Union cycliste internationale (UCI).

L’investigation est d’autant plus difficile qu’il existe des connivences entre la presse et le milieu sportif. D’abord, à l’échelle des journalistes même. Au sein d’un grand quotidien français, service Sport, on s’amuse à comparer certains homologues à des « groupies » qui idolâtrent les joueurs de football. Plus grave, cette proximité existe aussi au sein des plus hautes sphères des groupes de presse. En témoigne la rencontre en mars 2008 relatée par le Canard enchaîné entre la société des journalistes de l’Equipe et Marie-Odile Amaury. Cette dernière avait demandé à ses salariés de ne plus se préoccuper des affaires de dopage. Mme Amaury est PDG du groupe éponyme, lui-même à la fois propriétaire de l’Equipe, et maison mère de la filiale Amaury Sport Organisation (ASO), organisatrice… du Tour de France.

Un audimat désintéressé

Dans ce contexte, difficile d’imaginer un journalisme d’enquête épanoui. « En France, les enquêtes paraissent en librairie. Il y en a eu une qui est sortie sur Platini » nuance Antonin Vabre, mentionnant Président Platini d’Antoine Grynbaum et Arnaud Ramsay. Il rappelle que c’est aussi le cas dans la presse généraliste : « les enquêtes de Gérard Davet, [journaliste] au Monde, sortent aussi en bouquin ». Et défend la France en la matière, avec une once d’autopromotion : « je ferai la défense des français et de la chaîne pour laquelle je travaille. L’investigation est très bonne à Canal, et dans le sport aussi. Enquêtes de foot est le premier format long d’enquête sportive ». Une émission qui, pour certains, apparaît plus comme du « long reportage » que de l’investigation.

Il rejoint cependant Fabrice Jouhaud sur un point. « Il suffit de regarder les chiffres de l’audimat pour comprendre que cela ne fait pas recette en France », concède-t-il. Mais le directeur de la rédaction de l’Equipe va plus loin en affirmant que « le lecteur est attiré par le sport-paillette. Tout ce qui tourne autour de la gouvernance de la fédération de foot par exemple, je ne crois pas que ça intéresse grand monde ».

Antonin Vabre explique ce rejet de l’investigation autrement : « l’enquête, c’est mal considéré en France ». À titre d’exemple, il cite « l’affaire des quotas » révélée par Médiapart. À l’époque, des enregistrements montraient que Laurent Blanc, ancien champion du monde et alors sélectionneur de l’Equipe de France, avait évoqué l’idée d’introduire des quotas pour limiter le nombre de binationaux en France. « C’était presque comme si on n’attaquait pas l’intégrité d’un champion du monde ». Comme si, au fond, la France ne voulait pas que l’investigation écorne l’image de ses héros.

Frédéric Scarbonchi et Loïk Pertuiset

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